Prédication été 2026

Je vois déjà certains se dire : voilà bien un texte de trésoriers. Ça parle d’argent, de placements, de rendements… Rassurez-vous, je ne vais pas faire de parallèle entre les finances de l’Église et le Royaume des cieux.

Derrière cette parabole tellement commentée, il y a quelque chose de bien plus grand, qui touche à la liberté, à la confiance et à la joie.

Arrêtons-nous d’abord sur les deux premiers versets. Un maître part. Pas pour une promenade : en grec, apodēmōn – il s’éloigne vers un pays lointain. Sans date de retour, sans itinéraire. Et avant de partir, il fait quelque chose d’extraordinaire : il appelle ses serviteurs et leur remet tout ce qui lui appartient. Pas une partie mais tout.

Cinq talents, deux, un – à chacun selon sa force. Il connaît ses serviteurs.

Il croit en eux avant même qu’ils aient agi. Avec les talents, c’est surtout sa confiance qu’il

donne. Puis il part. Sur le champ. Sans instruction, sans cahier des charges, sans gérant

désigné comme c’était pourtant l’usage dans la culture antique. Chacun est responsable

directement. Juste : tout ce que j’ai est entre vos mains. À plus tard… peut-être.

Ce double geste – donner tout puis se retirer – dit quelque chose d’essentiel sur Dieu.

François Varillon l’exprime admirablement : L’acte créateur est l’acte par lequel Dieu

se retire pour laisser surgir des libertés qui ne sont pas Lui. L’homme tâtonne dans cette

absence. C’est très douloureux. Mais Dieu est le premier à en souffrir. Toutefois, parce qu’il

est amour, il se garde bien d’intervenir. C’est notre affaire.

La tradition juive parle de Tsimtsoum, cette contraction volontaire du Créateur pour ouvrir un espace à l’homme. Ce n’est pas un Dieu absent : c’est un Dieu qui a choisi de ne pas tout occuper, parce que l’amour n’écrase pas. L’amour ouvre un espace pour que l’autre existe vraiment.

Si le maître restait là à superviser, à corriger, à intervenir, les serviteurs attendraient ses ordres. Leur initiative serait nulle, leur liberté inexistante. En partant, il les rend réellement libres.

Hölderlin l’a dit dans une image que j’aime : « Dieu a créé le monde comme la mer crée le rivage, en se retirant. » La mer ne fabrique pas le rivage en avançant : elle le crée en reculant. Voilà comment Dieu aime.

Que faisons-nous de cette absence, de cet espace, de cette confiance ?

On peut comprendre le troisième serviteur. Comment ne pas s’indigner devant ce Dieu qui laisse faire, quand on regarde le monde aller ? Ces guerres hideuses, ces familles fracassées, ces jeunes fauchés par des idéologies mortifères…

Et que dire de l’absence de Dieu dans nos vies – maladie, deuil, solitude, doute ? Comme Job qui crie : « Mon Dieu, je t’appelle mais tu ne me réponds pas. » Comme le Christ lui-même sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

 

 

Ce retrait peut être lu comme un grand acte d’amour.

François Varillon l’exprime admirablement : L’acte créateur est l’acte par lequel Dieu

se retire pour laisser surgir des libertés qui ne sont pas Lui. L’homme tâtonne dans cette

absence. C’est très douloureux. Mais Dieu est le premier à en souffrir. Toutefois, parce qu’il

est amour, il se garde bien d’intervenir. C’est notre affaire.

La tradition juive parle de Tsimtsoum, cette contraction volontaire du Créateur pour ouvrir un espace à l’homme. Ce n’est pas un Dieu absent : c’est un Dieu qui a choisi de ne pas tout occuper, parce que l’amour n’écrase pas. L’amour ouvre un espace pour que l’autre existe vraiment.

Si le maître restait là à superviser, à corriger, à intervenir, les serviteurs attendraient ses ordres. Leur initiative serait nulle, leur liberté inexistante. En partant, il les rend réellement libres.

Hölderlin l’a dit dans une image que j’aime : « Dieu a créé le monde comme la mer crée le rivage, en se retirant. » La mer ne fabrique pas le rivage en avançant : elle le crée en reculant. Voilà comment Dieu aime.

Que faisons-nous de cette absence, de cet espace, de cette confiance ?

On peut comprendre le troisième serviteur. Comment ne pas s’indigner devant ce Dieu qui laisse faire, quand on regarde le monde aller ? Ces guerres hideuses, ces familles fracassées, ces jeunes fauchés par des idéologies mortifères…

Et que dire de l’absence de Dieu dans nos vies – maladie, deuil, solitude, doute ? Comme Job qui crie : « Mon Dieu, je t’appelle mais tu ne me réponds pas. » Comme le Christ lui-même sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Alors oui, on peut être tenté d’enterrer son talent. Le troisième serviteur n’est  peut-être pas un paresseux. C’est quelqu’un qui a passé tout ce temps avec un  poids sur le cœur, tétanisé. Il s’est construit une image tordue de son maître – dur, imprévisible, dangereux. Et cette image-là l’a paralysé.

 

          Cette image de Dieu est plus destructrice que l’absence de foi. Elle produit la peur au lieu de la confiance, l’enfouissement au lieu de l’élan, la mort au lieu de la vie. « Le noir extérieur, les pleurs et les grincements de dents. »

Mais on peut habiter ce retrait autrement. En acceptant que ce temps long de l’absence fait partie de tout chemin de foi. Il n’y a pas de foi sans doute, sans absence vécue. Et si l’absence ressentie de Dieu était en réalité l’espace où il nous attend ? L’espace où, à tâtons, nous pouvons librement aller à sa rencontre, malgré et pour ce monde chaotique.

C’est ce que font les deux premiers serviteurs. Le texte ne dit pas s’ils ont réussi du premier coup ou trébuché. Il dit simplement : ils sont allés. Portés non par des certitudes, mais par l’espérance. Comme le dit le pasteur Brice Demié : L’espérance traverse la réalité sans s’y enfermer, restant toujours ouverte à un bien possible.

Et puis vient le retour du Maître. Un retour inopiné : nul ne savait que ce serait ce jour-là. Un retour récapitulatif : il rassemble ce qui s’est passé pendant l’absence. Un retour relationnel avant d’être évaluatif. Ce maître n’est pas un contrôleur de gestion ; chaque serviteur vient devant lui et raconte. Le maître écoute. Il y a un échange.

Ce qu’il demande, c’est : Qu’as-tu fait de la force de vie que je t’ai confiée ? Comment as-tu habité l’espace que j’ai ouvert en partant ?

Et il ne compare pas. Cinq talents ou deux – même accueil, même parole. Une parole extraordinaire :

« Entre dans la joie de ton seigneur. »

Il ne dit pas : voici ta récompense. Il dit : entre dans ma joie.

Cette joie est déjà là. Elle existait avant le retour. Ce n’est pas une joie fabriquée

en réponse à la performance des serviteurs. C’est un lieu intérieur du maître,

dans lequel on est invité à entrer, à habiter. Viens dedans. Viens habiter ce que

je suis. Viens danser avec moi, commentait Jürgen Moltmann.

C’est la joie de la communion trinitaire – cette relation de don mutuel entre le Père, le Fils et l’Esprit. Une relation fondamentalement joyeuse, que le maître ouvre aux serviteurs fidèles.

Mais la joie finale ne gomme pas la tension du texte. Moltmann le dit avec force :

« La joie ne se sépare pas de la souffrance, pas plus qu’on ne peut séparer la résurrection de la crucifixion. Mais l’une et l’autre s’opposent ensemble à la résignation. »

C’est une joie pascale. Qui sait ce que coûte le retrait. Et qui en sort plus profonde.

Le troisième serviteur n’est pas exclu parce qu’il a échoué. C’est lui-même qui,

en refusant la relation, s’est exclu. La peur avait comblé le vide laissé par l’absence

d’espérance.

Pour conclure, je reviens à cette image : la mer qui se retire pour créer le rivage.

Dieu se retire pour créer cet espace où nous puissions exister vraiment,   choisir vraiment, aimer vraiment.

Pendant ce temps long, indéfini, qui ressemble parfois à un abandon, nous   sommes là, avec ce qui nous a été confié : une vie, des dons, du temps, des   relations.

La question n’est pas : quand revient-il ?

La question est : qu’est-ce que je fais pendant ce temps ?

Est-ce que je vis dans la peur d’un maître dur et exigeant, qui m’immobilise et me pousse à enfouir ce que j’ai reçu ?

Ou est-ce que je vis dans la confiance d’un maître qui m’a tout donné, qui croit en moi assez pour partir, et qui un jour ouvrira une porte en disant :

« Viens et entre dans ma joie. »

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